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Marais du Black Brake
Parker Wooten avait jete l’ancre sur la pointe nord de Lake End et multipliait les lancers entre deux gorgees de Woodford Reserve, son bourbon de predilection. Un temps de reve pour pecher tranquillement pendant que les autres pourchassaient les deux ecolos. Un an plus tot, il avait ferre une perche noire de 5,17 kg exactement au meme endroit, la plus grosse jamais pechee dans le lac. Depuis, il etait devenu quasiment impossible de pecher a Timber Bayou sans se retrouver au milieu d’une nuee de collegues. Malgre la concurrence, Wooten etait convaincu qu’il restait encore quelques monstres caches dans le coin, a condition de savoir s’y prendre. Les autres utilisaient des appats vivants achetes chez Minus, persuades que la perche est trop maligne pour se laisser pieger par des vers en plastique. Wooten s’etait toujours inscrit en faux par rapport a cette doctrine, car il etait sur que la perche, reputee pour son mauvais caractere, delaissait les asticots ordinaires.
Le talkie-walkie de Wooten etait branche sur le canal 5 et il pouvait suivre en direct les commentaires des sbires de Minus, postes dans les bayous a l’ouest de Spanish Island. Autant laisser les autres se salir les mains. Parker Wooten avait passe cinq ans de sa vie a la prison d’Etat de Rumbaugh et il n’avait aucune envie d’y retourner.
Il effectua un nouveau lancer, attendit que l’appat se soit enfonce dans l’eau et donna une legere secousse avant de mouliner. Rien. Le temps etait trop chaud, ces idiotes avaient du se refugier dans les profondeurs du lac. A moins d’essayer avec un appat a queue bleutee. Wooten moulinait toujours lorsque lui panant l’echo lointain d’un moteur. Il s’empressa de reposer sa canne, prit ses jumelles et observa les environs. Un hydroglisseur traversa son champ de vision, la coque de l’engin masquee par la brume qui flottait au-dessus du lac, le bruit mat et regulier du fond plat sur la surface de l’eau reconnaissable entre tous. L’instant d’apres, le bateau avait disparu.
Parke, perplexe, commenca par avaler une lampee de Woodford pour s’eclaircir les idees. Il avait reconnu les deux ecolos, a mille lieues de l’endroit ou les attendaient Minus et ses gars.
Le temps de s’humecter a nouveau le gosier et il saisit son talkie-walkie.
— He, Minus. C’est Parker. Tu me recois ?
— Parker ? gresilla la voix de Minus. Je croyais que tu voulais pas venir avec nous.
— Je viens pas avec vous, je peche a Timber Bayou. Et tu sais quoi ? Je viens de voir passer un de tes hydroglisseurs avec les deux ecolos a bord.
— Pas possible. Ils arrivent par l’ouest.
— C’est ce que tu crois. Je te dis que je viens de les voir passer.
— Tu les as vraiment vus, ou bien c’est le Woodford Reserve qui te fait voir des ecolos partout ?
— Je vais te dire, retorqua Wooten. Si tu veux pas me croire, tant pis pour toi. Tu peux rester dans tes bayous jusqu’a la saint-glinglin. Je te dis qu’ils ont pris la route du nord, maintenant c’est toi qui vois.
Wooten eteignit l’appareil d’un geste rageur. Ce con de Minus ne passerait bientot plus les portes, au propre comme au figure. Il avala une lampee de Woodford, rangea la bouteille au fond de la boite a peche, retira le ver en plastique de l’hamecon, le remplaca par un autre et jeta sa ligne en amont du bayou. Au moment de mouliner, il sentit une resistance. Il donna juste ce qu’il fallait de mou, histoire de laisser le poisson croire au Pere Noel, puis il tira l’hamecon a lui d’un geste vif, mais pas trop sec. La ligne se tendit, l’extremite de la canne a peche dessina un arc de cercle et Parker oublia instantanement sa mauvaise humeur en comprenant qu’il en tenait un gros.